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Internet évolue – et nous aussi

Internet a toujours été une question de connexion : entre les gens, entre les réseaux et entre les idées. Au Canada, cet esprit de collaboration existe depuis des décennies. L’Échange Internet de Montréal (QIX) a été lancé en 1995 par le RISQ (Réseau d’informations scientifiques du Québec) comme l’un des premiers points d’échange Internet au pays. En 2013, les membres de la communauté se sont réunis pour en faire un organisme à but non lucratif indépendant, dédié à l’interconnexion publique dans la région de Montréal.

Pendant près de trente ans, le QIX a permis à des réseaux de toutes tailles d’échanger du trafic, d’expérimenter et de croître. Or, Internet a changé. Le peering et les points d’échange Internet (IXP) qui étaient autrefois locaux et gérés bénévolement font maintenant partie de l’infrastructure critique nationale. Leur échelle, leur complexité et les attentes en matière d’interconnexion exigent aujourd’hui quelque chose de plus vaste, de plus robuste et de plus durable.

C’est pourquoi le QIX et plusieurs autres échanges à travers le pays se regroupent pour former CANIX, un organisme national à but non lucratif fondé sur les mêmes principes communautaires, mais disposant de la structure et de la portée nécessaires pour soutenir la prochaine génération de connectivité canadienne. Il ne s’agit pas d’une fin, mais bien d’une suite – une nouvelle saison pour la même mission commencée il y a presque trente ans.

Des îlots locaux à une organisation nationale

CANIX, ce n’est pas un remplacement des échanges existants : c’est la convergence naturelle de plusieurs d’entre eux. Nous avons uni nos forces sous une seule entité légale sans but lucratif, une seule marque et un seul conseil d’administration, tout en conservant ce qui rend chaque région unique. Des sous-comités locaux assurent la représentation et la participation de chaque communauté dans les décisions.

L’idée est simple : un regroupement national d’IXP qui travaillent ensemble plutôt qu’en silos. Ce modèle nous permet de partager les infrastructures, les connaissances et le soutien, tout en restant proches des opérateurs et des réseaux locaux.

Notre inspiration vient de nos rencontres avec nos pairs des communautés Euro-IX – AMS-IX, France IX, LINX, INEX, DE-CIX et plusieurs autres. L’Europe a de trois à sept ans d’avance sur l’Amérique du Nord en matière de maturité des IXP. Voir comment ces organisations ont évolué a été très instructif. Elles ont bâti des IXP durables et multiservices, fidèles à leurs racines communautaires, tout en se développant à l’échelle de plusieurs villes et pays.

Ces échanges nous ont permis d’observer la direction que prend l’écosystème Internet – et de constater que si on n’évolue pas, on recule.

S’inspirer des meilleurs

Chaque échange européen nous a enseigné quelque chose.

Chez AMS-IX, nous avons vu comment l’innovation, l’adaptabilité et l’engagement communautaire peuvent coexister. L’organisation est devenue une plateforme réglementée, critique et hautement fiable, où le peering n’est qu’une partie de l’ensemble.

France-IX nous a montré la voie à suivre pour unifier des IXP à l’échelle nationale et investir dans une infrastructure moderne tout en maintenant un contrôle communautaire.

LINX nous a prouvé qu’une organisation dirigée par ses membres peut opérer à l’échelle d’un pays tout en restant près de ses racines, en adaptant ses services aux besoins de ses membres, en mêlant professionnalisme et transparence, et en gardant ses IXP indépendants les uns des autres.

INEX, enfin, nous a rappelé que les petites organisations pouvaient faire de grandes choses. Son équipe demeure petite et elle conserve sa vocation à but non lucratif, réinvestissant chaque dollar dans la communauté grâce à des événements, à de la formation et à des outils à code source libre comme IXP Manager – un bel exemple de contribution au bien commun de l’Internet.

Nous sommes revenus de ces visites à la fois inspirés et motivés. L’Europe a déjà tracé la voie. C’est maintenant à notre tour de bâtir un écosystème d’IXP moderne et durable ici, au Canada.

L’une des leçons les plus importantes que nous avons rapportées d’Europe, c’est que les cadres réglementaires peuvent changer à une vitesse surprenante. Dans plusieurs pays de l’UE, les IXP ont déjà été contactés par des entités gouvernementales et doivent se conformer à des exigences liées à la sécurité nationale ou aux infrastructures critiques. AMS-IX, par exemple, est maintenant soumis à des audits formels et à des cadres de conformité en raison de son rôle d’infrastructure essentielle; et ce, même sans supervision directe du gouvernement. Le Canada se dirige dans la même direction : le projet de loi C-8 (anciennement C-26) prépare déjà le terrain pour une surveillance accrue des télécommunications et des infrastructures critiques. Aujourd’hui, les IXP au Canada ne sont pas réglementés par le CRTC, mais ce ne sera pas éternellement le cas. Lorsque ce changement viendra, les IXP indépendants gérés par des bénévoles ne seront tout simplement pas en mesure d’y faire face à eux seuls. CANIX est conçu pour être prêt à cette réalité, pour protéger la communauté et s’assurer que la conformité ne devienne pas un obstacle à l’interconnexion.

Contrairement à plusieurs de nos homologues européens, la vision de CANIX est centrée à 100 % sur le Canada. Notre objectif n’est pas d’utiliser les ressources de la communauté pour financer une expansion internationale. Par ailleurs, il est évident pour nous que le Canada n’aura jamais la même densité de population que l’Europe : nous avons simplement adapté les meilleures pratiques observées en Europe à la réalité canadienne afin de bâtir ici-même une structure solide et durable.

Les nouvelles réalités du peering

Le côté technique des choses

Autrefois, un IXP, c’était simple : quelques réseaux, une switch dans un coin du centre de données, et une poignée de main autour d’une bière. C’était possible de créer un point d’échange avec du matériel de bureau ou d’entreprise usagé. Aujourd’hui, il s’agit d’une réalité beaucoup plus complexe. Les IXP doivent offrir de la flexibilité (plusieurs services sur un même équipement), de la résilience intégrée (routing engines redondants pour les équipements critiques), de la visibilité accrue (flows, télémétrie) et parfois même de l’automatisation.

En même temps, la communauté Internet s’est élargie au-delà des FAI (fournisseurs d’accès Internet) et des CDN (content delivery networks, ou réseaux de diffusion du contenu). Les entreprises, les universités et les institutions publiques ont elles aussi besoin d’une interconnexion locale fiable : ce sont elles aussi des organisations qui peuvent bénéficier du peering, et ce, même si l’exploitation d’un réseau ne constitue pas leur principale activité.

Internet mérite et exige maintenant une infrastructure de niveau opérateur, un service client réactif et compétent (capable de rivaliser avec le prix compétitif du transit de niveau 1!) ainsi que des ressources constantes pour aider les nouveaux réseaux à se familiariser avec le peering. L’époque où les IXP pouvaient fonctionner comme des projets bénévoles menés au meilleur des capacités et intentions de leurs instigateurs est révolue.

CANIX est conçu pour cette nouvelle réalité. En plus de disposer d’un NOC (Network Operation Center, ou centre d’exploitation du réseau) opérationnel 24/7, tous nos nouveaux sites supportent le 400G, des fonctionnalités de couche3 et les ports multiservices. Notre réseau est conçu pour être flexible, permettant aux membres de s’interconnecter comme ils le souhaitent – que ce soit par des partenaires communautaires, des liaisons métropolitaines, des VLAN (réseaux locaux virtuels) privés ou des ports de peering traditionnels.

Nous sommes des attaquants, pas des gardiens de but : notre travail est de faciliter activement l’interconnexion, pas d’y faire obstacle. Plutôt que de laisser les réseaux se débrouiller seuls, nous leur offrons notre aide sous toutes les formes possibles pour faciliter leurs déploiements.

Pourquoi ces nouveaux services?

Tous les nouveaux services que lance CANIX servent un seul et unique but : faciliter le peering. Les demandes changeantes des réseaux Internet exigent que l’on s’adapte. Rappelez-vous que tous les réseaux n’ont pas la capacité de coordonner 10 fournisseurs différents pour bâtir un réseau complet. Encore une fois, de nombreuses organisations de tous les horizons opèrent dorénavant un réseau BGP par nécessité d’affaires. Il s’agit là d’une opportunité d’affaires significative pour les membres de CANIX, dont les nouveaux services sont conçus et opérés en partenariat avec les centres de données, les FAI et les travailleurs locaux.

Alors que de plus en plus de réseaux adoptent ces services pour simplifier leurs interconnexions (et parfois même le peering à distance via des partenaires de transport), ceux qui veulent simplement faire du peering local ne devraient pas voir leurs coûts augmenter pour financer nos nouveaux services.

Ces services ne visent pas à remplacer les services de télécommunication traditionnels, mais à les rendre accessibles à de nouveaux clients. Les résultats observés chez nos pairs en Europe montrent clairement que le marché des services facilitant le peering, offerts par les IXP, attire un nouveau type de clientèle, ce qui profite à l’ensemble de l’écosystème.

Si votre vision du “meilleur Internet” pour votre réseau se limite au peering classique, c’est parfaitement acceptable : personne ne vous force à changer vos méthodes. Ce service restera toujours disponible, tel quel, à un prix juste. Cependant, si votre organisation a besoin de plus de flexibilité et de s’adapter à de nouvelles réalités, l’équipe de CANIX fera tout en son pouvoir pour vous accompagner.

Les nouvelles exigences matérielles

Ces nouveaux services requièrent aussi du nouveau matériel, tant pour la bande passante que pour les fonctionnalités. Les équipements typiques comme les Cisco Nexus 9000, que plusieurs IXP canadiens utilisent encore, ne suffisent tout simplement plus. Leur prix par port, de même que leurs limites d’ASIC, de TCAM, de QoS, de fonctionnalités de couche 3 et de flow,les rendent inadéquats pour ce qu’un IXP moderne et flexible exige en 2025. Malheureusement, la plupart des IXP canadiens n’ont pas les moyens de renouveler leurs plateformes ou de remplacer une switch défectueuse sans aide externe (i.e. sans commandites). Leur pérennité s’en trouve menacée. Personne ne souhaite qu’un IXP se retrouve dans une telle situation : ni nous, ni ses propres membres. Les opérateurs d’IXP devraient pouvoir se concentrer sur ce qu’ils font de mieux : bâtir et maintenir des réseaux solides et sécuritaires. En regroupant le pouvoir d’achat des IXP canadiens, CANIX a pu convaincre des fournisseurs de calibre opérateur comme Nokia et Ciena de devenir partenaires et de rendre tout cela possible.

La structure à but non lucratif d’un IXP

Comme en Europe, les IXP au Canada ont presque tous été fondés sur un modèle à but non lucratif. À l’époque, c’était la formule idéale : elle permettait aux membres de contrôler l’organisation et de donner, selon les règlements internes, le même poids de vote au plus petit réseau qu’au plus grand. C’était la neutralité Internet dans sa forme la plus pure. Cela dit, au fil du temps, les IXP sont devenus bien plus qu’une simple switch dans un placard, et leurs responsabilités ont grandi aussi. Selon la juridiction, certains OBNL sont même limités dans les réserves financières qu’ils peuvent accumuler sans perdre leur statut. C’est un enjeu majeur pour une organisation qui doit planifier des investissements matériels coûteux sur un cycle de 5 à 10 ans. De plus, au Canada, les membres des conseils d’administration sont personnellement tenus responsables de l’organisation, ce qui peut poser problème lorsqu’on gère des budgets à cinq, six ou sept chiffres sans toujours avoir l’expérience nécessaire pour le faire. Plusieurs IXP ont connu des cas de mauvaise gestion au fil des ans, ce qui a compromis leur avenir.

Pour régler ce problème, nous nous sommes inspirés de nos homologues européens. Depuis l’an dernier, l’OSBL (maintenant CANIX) est l’unique actionnaire (100 %) d’une société incorporée. Cette structure nous permet de conserver les fondations communautaires tout en ajoutant une couche de protection légale entre les opérations et le conseil d’administration, protégeant mieux l’organisation et lui donnant plus de flexibilité financière pour investir. Les opérations quotidiennes de la société opérante sont menées par des employé(e)s et des contractuel(le)s rémunéré(e)s, comme dans toute entreprise. Si cette société génère des profits excédentaires, le seul actionnaire qui peut en bénéficier est l’organisme à but non lucratif, géré par un conseil de membres compétent(e)s nommé(e)s par la communauté. Cette approche réduit grandement la charge des membres bénévoles du conseil, qui n’ont qu’à approuver les grandes décisions comme le budget annuel. Et bien sûr, toute fusion ou modification d’actionnariat doit être votée par les membres de la communauté. Après une analyse juridique approfondie, cette structure a été choisie pour rendre CANIX plus durable sur les plans légal, financier et humain. En pratique, elle place les bonnes personnes aux bons endroits, tout en conservant un maximum de transparence et d’agilité.

La durabilité avant l’égo

Nous sommes encore un organisme à but non lucratif, car Internet mérite une structure neutre et communautaire. Les gens derrière CANIX ont largement les compétences nécessaires pour consacrer leur temps à des projets commerciaux plus lucratifs : la plupart des gens ne réalisent pas tout ce que les employé(e)s et membres du conseil d’administration de l’organisation pourraient accomplir ailleurs. Or, nous choisissons quand même de nous impliquer, et ce, pour une seule raison :

Nous voulons rendre Internet meilleur.

Chaque dollar investi dans CANIX est réinvesti dans la capacité de nos échanges, la fiabilité du réseau, l’innovation et la communauté.

La durabilité ne se résume pas à l’argent : elle repose sur les personnes, la gouvernance et une vision à long terme. Notre structure permet à chaque région d’être entendue tout en maintenant une stratégie nationale unifiée. Notre conseil et nos comités représentent la diversité de l’écosystème Internet – des petits FAI régionaux aux grands réseaux mondiaux.

La même philosophie s’applique à notre structure organisationnelle. Pendant des années, les technicien(ne)s ont tout porté sur leurs épaules, de l’installation d’équipements à la gestion des finances et des réunions du conseil. Cette charge a été viable pendant un certain temps, mais elle ne l’est plus. Les expert(e)s techniques ne devraient pas avoir à gérer les finances ou les questions légales, tout comme les équipes administratives ne devraient pas dicter la conception des réseaux. Avec CANIX, chaque personne se consacre dorénavant à ce qu’elle fait de mieux. Notre sous-comité technique conçoit et valide chaque projet avant toute discussion financière : cette structure garantit que l’intégrité technique du réseau passe toujours en premier.

La collaboration d’abord

Chaque fois que c’est possible, nous collaborons avec les IXP existants. Ensemble, nous sommes plus forts. Nous croyons à l’entraide, au partage d’outils et à l’uniformisation des pratiques. Quand la collaboration fonctionne, tout le monde y gagne : les membres, les opérateurs et Internet dans son ensemble.

Dans la dernière année, nous avons contemplé toutes les occasions de partenariat possibles : la plupart des réseaux, des centres de données et des IXP partagent notre vision et ont choisi de nous soutenir bien avant notre lancement. Cependant, la collaboration s’est parfois avérée impossible, certaines organisations préférant maintenir le statu quo ou suivre des modèles qui ne sont pas viables à long terme. Dans ces cas, CANIX déploie une présence locale pour s’assurer que les communautés régionales concernées aient accès à un point d’échange internet durable.

Même dans ces situations, notre porte reste toujours ouverte. Nous invitons tout IXP qui partage notre vision à se joindre à nous. Notre objectif n’est pas de concurrencer, mais de connecter.

L’un des plus grands avantages de notre regroupement est le bénéfice qu’il apporte autant aux grands qu’aux petits réseaux. Les grands joueurs, les hyperscalers et les FAI mondiaux sont à la recherche de standardisation, de fiabilité et d’un service disponible 24 heures sur 24. Lors même que les FAI canadiens se consolident, nous devons nous rendre à l’évidence : ces géants pourraient très bien se passer des IXP s’ils le voulaient, et certains le font déjà. Cependant, les petits réseaux dépendent des IXP – pour leur résilience technique, pour les économies, et pour accéder à des partenaires qu’ils ne pourraient autrement atteindre. En nous conformant aux standards techniques des grands, nous permettons aux plus petits d’en bénéficier aussi. L’écosystème ne fonctionne que si tout le monde y participe. Quand les grands restent, les petits profitent, et vice versa. Avec une seule plateforme commune, nous simplifions plus que jamais le peering au Canada : un seul contrat, un seul NOC, un seul commit agrégé; moins de friction, moins de délais.

Un avenir commun

L’avenir d’Internet dépend de points d’échange solides, durables et interconnectés. Ce qui a commencé avec le QIX à Montréal fait maintenant partie d’un effort national pour moderniser, professionnaliser et renforcer l’infrastructure Internet canadienne.

CANIX existe pour servir la communauté Internet, pas pour en tirer profit. Nous sommes ici pour bâtir, collaborer et assurer que le Canada demeure un acteur fort et ouvert dans l’écosystème Internet mondial.

La transition du QIX vers CANIX marque le prochain chapitre de cette histoire. Il ne s’agit pas de remplacer ce qui existait, mais d’en prolonger la mission – en apprenant de nos pairs, en nous adaptant aux nouvelles réalités et en préparant la suite.

Rendons Internet meilleur, ensemble.

Karl Morin

Président du conseil d’administration

CANIX